Au delà de l’écriture inclusive, la lecture inclusive

Précisons d’emblée que je ne discuterai pas ici la notion l’inclusivité, que je considérerai ici comme acceptée et soutenue. Je vais en revanche argumenter mon adhésion à ce que l’on pourrait appeler la lecture inclusive. Cette en pratique dénonce l’écriture inclusive comme étant un acte de domination continuant d’organiser l’expression au profit de celles et ceux qui ont le privilège de s’exprimer contre les destinataires de leur propos.

Définissons rapidement la lecture inclusive comme étant l’attention portée à ce qu’un propos soit lisible par toutes et par tous. Le texte est ainsi écrit comme il sera lu et non, comme le fait l’écriture inclusive, en imposant une charge cognitive de décodage pour restituer l’écriture dans sa lecture. Pour être simple : dans la lecture inclusive on n’utilise pas de raccourcis typographiques pour marquer l’inclusion du mot masculin avec un mot féminin (et réciproquement), mais on écrit le mot masculin et le mot féminin réciproquement. On écrit pas « dominant·es » mais « dominants et dominantes ».

Mon engagement sur la lecture inclusive repose sur plusieurs arguments, mais je m’attacherai ici à trois d’entre eux : le partage de la charge cognitive, la portée sémio-pragmatique de l’acte d’écriture, la technicité du texte numérique et ses enjeux d’accessibilité et d’interopérabilité.

Commençons donc par le partage de la charge cognitive. J’entends que la lecture inclusive n’est absolument pas économique pour celles et ceux qui produisent un texte. Au nombre de caractères comme à l’élégance du style, la lecture inclusive nous amène à être quasi-répétitif ou répétitive. Le texte est alourdi par la redondance. Mais ne nous y trompons pas, c’est bien ce que nous allons faire lorsque, publiquement, nous allons relire ce texte à une audience, c’est probablement ce que nous faisons aussi dans notre lecture intérieure … Sauf à faire l’acte contraire intérieurement, nier l’inclusion en effectuant, en soi, une condensation qui étouffe les différences dans un inexprimable terme homogénéisé. On fonctionnerait alors avec une intériorisation qui distinguerait le lu et le dit. Il y aurait des choses qu’on pourrait lire mais qu’on ne pourrait plus dire telles quelles. Il y aurait une fracture qui séparerait la langue écrite et la langue parlée, la langue technologisée par sa médiatisation technique et celle indépendante d’une accessibilité, d’une compétence, à l’écriture (numérique ou pas) différenciant deux modes de penser?

L’écriture inclusive est une facilité technique pour accélérer la pratique rédactionnelle, pour condenser l’écriture, mais elle ne facilite la vie que de la rédactrice ou du rédacteur. Ce sont les autres, chacun et chacune, qui devront faire un travail cognitif de déchiffrage de la flemme d’une écriture qui bâcle l’inclusivité d’un point séparateur.

Glissons maintenant un petit mot sur l’efficacité sémio-pragmatique du renoncement à une lecture inclusive, qui considérerait que l’astuce de l’écriture inclusive produirait une forme d’écriture épicène, donc dégagé de l’enjeu de la (sur)représentation des genres dans le texte, qui part de l’idée que le déséquilibre de représentation manifeste une forme de domination du représenté sur l’invisibilisé. Et bien sûr que cette analyse tient la route, mais le texte est-il un outil de cette domination ou un symptôme ?

Ce serait tellement simple de penser que c’est un outil, abracadabra, par la magie du mot et de la formule, je change la vision du monde et le monde lui-même : Les publicitaires auraient depuis longtemps mis un terme aux accidents de la route, Bayer/Monsanto nous ferait prendre du glyphosate au petit déjeuner et dans les pays où la langue est épicène par nature, la place des hommes et des femmes dans la société serait comparable.

Je vous remercierai de nourrir ma curiosité sur les langues « non-genrées ». Deux ont été portées à ma connaissance, le turc et le farsi (Iran), auxquels il faut ajouter quelques langues non-indos-européennes (le Basque, le Finnois, l’Estonien ou encore le Hongrois). Je vous laisse en tirer vos conclusions sur l’impact de langue. Je ne crois pas qu’il y ait là matière à évidence.

La tâche est probablement plus rude dès lors, il conviendrait probablement de « neutraliser » la langue comme cherche à le faire certaines personne en Espagne en utilisant une forme neutre des mots genrés par le remplacement du marqueur masculin « o » et du marqueur féminin « a » par un « e ». Mais il est vrai qu’en espagnol, les terminaisons genrées des mots sont beaucoup moins diversifiées qu’en français.

Ce faisant je suis à fond derrière cette réécriture de la langue, même si la tâche est aussi complexe que de convaincre de l’intérêt d’apprendre l’espéranto.

Pointons maintenant l’approche « technique »: Les adeptes de l’écriture inclusive n’ont pas normalisé la typographie qui irait avec. Ainsi les points . et ·, plus rarement le – (identifié comme un moins) servent-ils à condenser les formes en cumulant les terminaisons genrées sur la racine du mot. Cette pratique, si là encore, est une apparente facilité lors de la rédaction n’en a pas moins des effets pervers multiples:

  • Exclusions de toutes les personnes qui doivent utiliser des technologies d’assistance à la lecture en raison de différentes formes de handicap cognitif ou physique et qui ont besoin de l’assistance d’outils de déchiffrage et d’interprétation (par exemple synthèse vocale pour des personnes ayant un handicap visuel), très compliqués pour les dys …
  • Fragilisation de l’assistance grammaticale pour les gens qui comme moi, ont des biais grammaticaux. L’écriture inclusive diminue considérablement l’analyse des textes par les outils de correction ou de réflexion grammaticale (comme l’excellent grammalecte que je n’utilise pas assez). Connaissant la promptitude des sachantes et sachants qui commencent par tacler l’expression sur sa forme avant d’interroger son fond, si on n’est pas aidé dans son écriture, le lectorat orthodoxe nous disqualifiera d’emblée sans considérer notre expression (écrite).
  • Hispanisation webique des inclusivités windoziennes ou feignantes : Sous Linux on accède facilement au point élevé (combinaison de touches [Alt Gr]+[/]), mais souvent les personnes se contentent de mettre un . entre le masculin singulier et le féminin pluriel. Il en résulte par exemple des mots comme enseignant.es ou ouvrier.es ou étudiant.es qui sont souvent automatiquement transformés en lien web, offrant aux malin.es qui lisent ce billet l’opportunité de se précipiter vers leur registar préféré pour acheter les noms de domaines correspondant et y mettre au bout toutes les vacheries qu’ils voudront proposer à tout le trafic généré par ces liens « inclusifs »

Voilà quelques éléments qui m’incite donc à privilégier la lecture inclusive contre l’écriture inclusive. Ma position n’est pas définitivement dogmatique. Il m’arrive d’utiliser le poing levé (pardon, le point élevé), mais c’est pour m’adapter à une exigence de forme impérativement condensée, par exemple dans l’usage d’un titre, d’un étiquetage dans un formulaire ou un graphique. Mais y compris, voire surtout, dans un message sur les réseaux sociaux de micro-blogging (mastodon, twitter et compagnie), je privilégie une lecture inclusive. Je ne veux pas céder à une écriture coup de point, une communication uppercut où le slogan et la condensation font l’économie des nuances et de l’engagement.

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