Mots suspects, domaines sous contrôle

Internet interdit, censure...Point de vue peut-être chomskyien, mais à l’heure où le petit monde politico-médiatique continue de s’enflammer autour de la présomption d’innocence contre la présomption d’agression, l’AFNIC (organisme français qui régule l’attribution des domaines internet se terminant par .fr)  libéralise les possibilités de nommer les domaines tout en limitant ou interdisant l’utilisation de certains noms communs. Une autre résonance médiatique mais trop discrète sur le droit de dire et la liberté d’expression que laquelle j’aimerai m’attarder : Alors découvrons et discutons la liste noire des mots suspects.

Rappelons rapidement les principes de base de l’attribution des noms de domaines.

  • Une organisation internationale (société non lucrative enregistrée en Californie) l’ICANN régulent les délégations de gestion des noms de domaines de premier niveau (top level domain ou tld) par région (ou pays) ainsi que les hiérarchies génériques non-réservées (comme .com, .net, .org…)
  • Initialement les noms de domaines avaient deux utilités notoires : faciliter la mémorisation et la diffusion des adresses des ordinateurs du réseau et leurs sous réseau  (identifiés à l’aide d’une adresse IP) mais aussi permettre de générer des revenus pour financer les organismes régulateurs et organisateurs d’internet lors du retrait des financements publics de la NSF (National Science Foundation) avec l’entrée d’acteurs privés (en 1985)
  • En France une association à délégation pour le nommage et la gestion des noms  domaines en .fr : l’AFNIC
  • Depuis le  1er juillet 2011, l’AFNIC a libéralisé le dictionnaire des noms de domaines possibles, des mots génériques peuvent être achetés sans lien de marque ou de nom de famille avec leur propriétaire. On peut alors acheter chien.fr, caniche.fr, velo.fr, voitures.fr
  • Par délégation de l’AFNIC, des prestataires peuvent vendre pour l’AFNIC des noms de domaines en .fr mais en restant sous son autorité pour respecter les conditions d’attribution (jusque là, il fallait être une entreprise ou une association française ou une personne physique ayant comme nom propre le nom demandé (pour faire simple).

Ce qui attire mon attention sur la libéralisation du nommage du .fr est l’existence d’une liste noire de mots qui ne sont pas achetables sans autorisation de dérogation explicite de l’autorité de l’AFNIC.

Cette liste contient des termes « réservés » servant notamment à authentifier certains entités territoriales ou services de l’état, genre mairie-xxxx.fr qui est réservé pour chaque commune française (en remplaçant les xxxx par le nom de la commune). Autre exemple : police.fr

Il en va de même pour l’impossibilité d’utiliser les termes des organismes de régulation d’internet : impossible d’acheter icann.fr

Mais où ça devient selon plus interrogeable au nom de la liberté d’expression, c’est lorsqu’on aborde la liste des noms communs qui sont catégorisés en « crimes », « délits », « infractions », « libertés », « professions réglementées », « santé », « valeurs »…

Par exemple, impossible d’acheter le domaine « stupefiant.fr », il vous reste la possibilité alors de choisir « etonnant.fr », « surprenant.fr », « hallucinant.fr » ou encore « boulversifiant.fr » (pas de limites pour les mots mal orthographiés ou débiles… je-te-splouche.fr). Est-ce qu’un fabricant de céréales aura droit à specialk.fr alors qu’un plombier ou un fabricant de caoutchouc devra, c’est sûr, batailler pour joint.fr?
Les inventeurs de mots tendances vont pouvoir s’amuser pour causer de schnouf, de radada, faire goulougoulou…
Certains termes sont interdits comme purification.fr… mais ça n’a pas empêché « pur.fr »…

Je ne ferai pas le détail de toute la liste et je souris jaune.fr lorsqu’on a pas le droit à « fumette.fr » tout comme « abus-de-pouvoir.fr » ne passe pas mais « abus-sexuel.fr » ou « droit-de-cuissage.fr » ne sont pas listés. Bref pour les gens qui veulent s’amuser avec les noms de domaines en fr c’est « mort.fr » (interdit tout comme « macchabee.fr »). Pas la peine de se déguiser pour que ça passe, travesti.fr ne sera pas de la party.

On peut quand même les demander si on justifie à l’AFNIC d’une ligne éditoriale convenable, d’une motivation qui ne serait pas contraire aux lois et aux bonnes mœurs. Mais n’empêche que ça pause question sur la détermination des termes interdits.

On m’opposera qu’il n’y a pas d’ambiguïté lorsque ces termes relèvent d’actes ou de pratiques condamnables. Mais ceci implique que dans ce cas on adopte une théorie a priori selon laquelle l’adoption d’un nom de domaine est une apologie du terme. Cet argument ne tient pas longtemps ou alors est très inquiétant lorsque dans la liste je n’ai pas droit à « liberte.fr »… On ne pourrait pas faire l’apologie de la liberté? A moins qu’il faille se justifier d’être l’incarnation de la liberté… ce qui nous conduit immanquablement vers des logiques paradoxales et des décisions arbitraires.

La liste présentée n’est pas exhaustive, on peut avoir la liste complète en tant qu’adhérent de l’AFNIC, car la vraie liste pourraient choquer les sensibilités des uns ou des autre. Mais surtout cette liste est dynamique, elle peut être enrichie… en effet, on imagine que du coup les malins pourraient créer « sos-drogues.fr » ou « sos-suicides.fr ». Là encore c’est l’autorité qui pourra trancher.

Mais ce sont là des noms de domaine de second niveau (sous le .fr)… Comment ça va se passer pour les niveaux inférieurs qui sont régulés par le propriétaire du domaine? Imaginons que je sois détenteur de « blog.fr », que se passe-t-il si j’utilise un outil de publication collaborative générant automatiquement des comtes utilisateurs en login.blog.fr? Si un lascar.fr décide de créer un compte « petard » (on est bientôt le 14 juillet)? La loi rendra le fournisseur de service responsable du contenu, mais rien ne précise que la règle AFNIC s’applique au domaine de troisième niveaux qui interdiraient l’utilisation par exemple à un assureur d’utiliser des sous-domaines du style « sinistres.monassureur.fr ». Donc on repousse d’un étage l’arrivée des mots suspects, mais on ne la bloque pas définitivement (l’autorité n’a pas, à ma connaissance,le pouvoir et le droit de censurer, filtrer les adresses… sacro-sainte neutralité du net qui résiste encore un peu)

Et le problème fonctionne dans l’autre direction de l’adresse: Avec les adresses optimisées pour le référencement, va-t-il falloir un plugin dans notre cms préféré pour éviter que les moteurs de recherche nous réfèrent avec des mots « douteux »? Typiquement les utilisateurs actuels de ces outils de publication devraient calmer leurs ardeurs en titrant le billet… Plus question de faire des titres avec des points d’interrogation (qui eux sont éliminés des short url)…

A ces différentes interrogations et suspicions, je n’ai pas de réponses simples (mais je vous en prépare une simpliste et efficace….). J’aurai en effet tendance a adopté une approche à la Noam Chomsky : « Si l’on ne croit pas à la liberté d’expression pour ceux que l’on méprise, on n’y croit pas du tout ».

(D’autres documents sur Chomsky sur le site de http://la-bas.org)

Maintenant venons en à une proposition de conclusion simpliste en guise de question (c’est toi qui finalise :)) :

Naviguer sur internet est peut-être un acte tout aussi engageant que de conduire une voiture. Vous donneriez les clés de voiture à votre enfant de 12 ans pour qu’il aille faire un tour en ville à minuit?

Penses-y avant de lui mettre un ordinateur dans sa chambre ou de lui offrir un smartphone pour ses 10 ans.

Autres recommandations de lecture:

Flattr this!

Ce contenu a été publié dans Cultures, Divers, Document numérique, Médias, Médiologie (Sciences de l'information et de la communication), Politique, Recherche, avec comme mot(s)-clé(s) , , , , . Vous pouvez le mettre en favoris avec ce permalien.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *